Mourir dans la dignité

par Antoine Boulad dans L'Orient littéraire
2019 - 02


Son écriture qui confirme son efficacité sert le combat qu’elle mène. Avec son deuxième roman, Roula Azar Douglas approfondit le sillon qu’elle avait décidé de creuser dans la littérature francophone libanaise, celui de donner une ampleur aux thèmes récurrents de nos sociétés contemporaines, de prolonger par des constructions romanesques qui s’en font les échos convaincants, des faits divers de la vie quotidienne, réservés habituellement au journalisme.

La violence domestique – la souffrance d’une femme que la culpabilité mais aussi les valeurs traditionnelles empêchent d’admettre et de dire à ses proches qu’elle est victime de son mari – avait été le sujet de son premier récit. Récidiviste pour le meilleur, Douglas publie aujourd’hui une histoire subtile, toute en nuances, qui pose de manière intelligente la problématique de l’euthanasie. 
L’histoire débute (et s’achève d’ailleurs) dans une salle d’audience, à Montréal, le 3 juin 2010. On juge. On vocifère. Noura, douce Méditerranéenne d’origine libanaise, était une artiste peintre prometteuse. On accuse son mari, Danny Denunzio, d’avoir interrompu sa vie radieuse. Une journaliste griffonne nerveusement dans son calepin.

Le Jour où le soleil ne s’est pas levé est celui d’un accident de voiture, un « cataclysme » qui précipite Noura dans le coma et Danny dans une expérience à la fois douloureuse et amoureuse, de caractère tout à fait exceptionnel. Celle du temps tout d’abord qui s’étire à l’infini, qui s’égrène de plus en plus lentement. « Un mois après l’accident ». « Deux cents jours après l’accident »… Celle ensuite de l’interrogation, de l’introspection, des doutes. Le mari apprend que sa femme lui avait caché, ainsi qu’à ses amies intimes, sa grossesse. Il découvre ainsi une autre vérité paradoxale : le bonheur de deux êtres ne dépend pas de la connaissance qu’ils ont l’un de l’autre. Celle de l’amour enfin. Bien que rentrant, six mois auparavant, d’une Florence éternelle, d’art et d’amour, c’est auprès du corps inerte de sa femme que l’homme découvrira à quel point sa vie dépendra de celle de sa conjointe. « J’ai enlacé son corps, synchronisé ma respiration à la sienne… Avec elle. Collé à elle. Dans un monde en marge du monde. Je l’ai caressée, massée, embrassée. Je lui ai parlé du matin jusqu’au soir. » 

Cependant, Noura s’enfonçait dans les couches de plus en plus basses de sa vie végétative. Et lorsqu’elle succombera, la société qui ne l’entend pas de cette oreille accusera son mari d’égoïsme. La société dégaine et tire sur tout ce qui s’aime. Elle réclame la réclusion à perpétuer. Tuer par amour est tabou. La loi l’interdit. « Ne permettons pas le meurtre au nom de la compassion. » Mais Danny l’a-t-il vraiment tuée ? 

La salle de l’audience est comble. « La question, êtes-vous pour ou contre l’euthanasie n’est pas pertinente. On devrait la remplacer par : dans quels cas l’euthanasie devrait être un choix ? » Le jugement de Danny qui assure sa propre défense attire une foule venue des quatre coins du Canada. Son plaidoyer est vibrant. « Je suis contre l’euthanasie lorsque demeure un infime espoir, une toute petite lueur qu’au bout de l’enfer, il n’y a pas une interminable nuit. Mais lorsque l’affection est incurable et grave et que la souffrance physique et psychique est permanente, insupportable, inapaisable, ce que la loi considère comme un acte criminel peut être un ultime acte d’amour. »
 
 
 BIBLIOGRAPHIE 

Le Jour où le soleil ne s’est pas levé de Roula Azar Douglas, éditions Noir Blanc et Caetera, 2018, 131 p.

L'article de Bélinda Brahim sur mon nouveau roman dans l'Agenda culturel

Le jour où le soleil ne s’est pas levé le roman de Roula Azar Douglas qui aborde le thème de la fragilité de la vie

Le jour où le soleil ne s'est pas levé est un roman attachant, empli de tendresse et d'espoir, dans lequel l’auteure donne à voir la fragilité, mais également la force de l'être humain, ses doutes, sa peur de perdre ceux qu'il aime, son attitude face à la mort, à l'absence et au silence. Elle y évoque aussi, mais sans s'y attarder, les blessures invisibles que la guerre inflige à ceux qui la vivent et le poids des non-dits sur les relations humaines… Entre Achrafieh, Mon-tréal et Québec, sur fond de prosopopée, l'auteure nous fait découvrir Noura, jeune peintre libano-canadienne, des bribes de son enfance au Liban et son regard sur la vie, la perte d'êtres chers et l'espoir… Dans son roman, Roula Azar Douglas aborde les grands thèmes de la vie avec simplicité et délicatesse et met en relief la capacité à la fois humaine et surhmaine à surmonter les malheurs. Avec son écriture sobre et claire, elle réussit à faire vibrer le lecteur au rythme des émotions qu'elle décrit. 

Roula Azar Douglas donne rendez-vous à ses lecteurs et lectrices pour une ren-contre/dédicace de son roman le dimanche 11 novembre, à partir de 18h au Salon du Livre francophone de Beyrouth, sur le stand de Noir Blanc Et Caetera. Entretien.
Quand avez-vous commencé à rédiger ce roman et sur quelle inspiration ?L'idée de ce roman m'a effleuré l'esprit il y a quelques années. Elle est née de ma peur de perdre un être cher. Je ne l'ai pas couchée sur papier. J'étais dans l'incapacité d'écrire à cette époque. L'histoire est longtemps restée en gestation. Puis au printemps dernier, je me suis trouvée témoin d'une vie qui s'achève. Une expérience douloureuse, mais édifiante. Un déclic pour l'écriture de ce roman. Trois mois plus tard, au bout de quelque 130 pages, j'ai mis le point final de mon manuscrit.

Y a-t-il des éléments autobiographiques à retenir en particulier ?Le roman comprend de courtes intrusions autobiographiques et des allusions à des situations, des impressions, des émotions vécues. Il y a quelques fragments de mon enfance, des instantanés de ma vie. J'y ai également introduit des bribes de personnes réelles que je connais ou que j'ai croi-sées.

Le destin de votre héroïne va basculer à un moment où elle était à l’apogée de son bonheur dans sa vie de couple. Pourquoi avoir choisi de virer vers le drame à ce moment-là ?Le drame aurait pu survenir à n'importe quel autre moment. Je l'ai voulu à cet instant précis moins pour montrer que le bonheur est éphémère que pour accentuer l'impression de choc que l'on ressent lorsqu'une tragédie s'abat sans crier gare et que l'on se rend compte de l'importance des choses qui comptent vraiment et que l'on a sous-estimées. 

Que pensez-vous de l’aide médicale à mourir ?J'estime que toute personne en fin de vie, peu importe sa situation familiale, sociale ou écono-mique, a droit à l'information, à des soins palliatifs de qualité, à un accompagnement humain jus-qu'au seuil de sa vie. Elle a le droit de ne pas souffrir, d'avoir son mot à dire et d'être écoutée quant à la poursuite du traitement ou non, si sa maladie est incurable et si la situation est irréversible. 

Le jour où le soleil ne s'est pas levé dans Libnanews

Le jour où le soleil ne s’est pas levé, nouveau roman de Roula Azar Douglas. 


Ce roman est une surprise pour ceux qui vous suivent. Vous semblez tellement prise par l’enseignement, le journalisme, votre lutte pour l’égalité des sexes.  Où avez-vous trouvé le temps d’écrire ? Bonne question. L’idée m’a effleuré l’esprit il y a quelques années lorsque je me suis trouvée face à face avec la peur de perdre quelqu’un qui m’est très précieux. Je l’ai caressée un moment. Mais j’étais dans l’incapacité d’imaginer, de créer, d’écrire. Il a fallu dompter la peur en premier puis attendre que la tempête se calme. Au mois de mars dernier, j’ai pris la décision de venir à bout de ce projet. J’ai contacté mon éditrice. Et je me suis lancée dans l’écriture. Avec un horaire très chargé, de nombreuses responsabilités professionnelles et familiales, ce n’était pas une promenade.  Mais voilà, le défi est relevé. Je signe le roman au Salon du livre francophone de Beyrouth au Biel le 11 novembre à 18h30.                                                                                                                

Pouvez-vous nous donner un aperçu de l’histoire que vous racontez ? Je serai très concise et brève pour ne pas trop dévoiler. Il s’agit d’un couple. Elle a vingt-huit ans.  Elle est artiste peintre. Il est journaliste, de quelques années son aîné. Ils vivent à Mont-Royal, un charmant quartier à Montréal. La vie semble leur sourire. Sauf que le 16 janvier 2008, au détour d’une rue, tout bascule. Ce n’est pas une histoire d’amour. C’est une histoire de vie. Une histoire à laquelle nous risquons tous d’être un jour confrontés. Partiellement au moins. Votre premier roman parle de la violence conjugale. 


Quels sont les thèmes que vous abordez dans cet ouvrage ? Je ne veux pas induire le lecteur en erreur. Ce n’est pas un essai. C’est un roman. Un récit dans lequel je donne à voir la fragilité mais également la force de l’être humain, ses doutes, sa peur de perdre ceux qu’il aime, son attitude face à la mort, à l’absence et au silence. J’évoque également mais sans m’y attarder les blessures non visibles que la guerre peut infliger à ceux qui la vivent ainsi que les traumatisme psychiques chez les reporters de guerre… 

Quelle est la part de la réalité dans ce que vous écrivez ? La réalité est là, bien présente. Si Noura et Danny n’ont jamais existé. Leurs traits, leurs caractères, leurs idées sont vrais. Des parties de leur histoire sont bien réelles. Par ailleurs, Noura et moi  partageons beaucoup de choses : l’immigration au Canada,  l’amour de la nature, des couleurs, de la vie, la fascination qu’exercent les couchers de soleil sur nous, une certaine sensibilité envers les choses, les créatures, les gens et ce besoin de mettre des mots sur tout…. Par contre, sa vie est très différente de la mienne. La vie m’a gâtée, moi. Ce n’était pas son cas. 

Comment décrivez-vous votre style d’écriture ? Mon écriture est simple. concise. claire. Et ce n’est pas uniquement par habitude professionnelle. C’est surtout un choix. Mon objectif premier est d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs libanais.  Que mes mots coulent avec fluidité, que le lecteur ait l’impression de m’entendre raconter l’histoire ou de la voir défiler simplement devant ses yeux, sans fioritures ni trop de détours. Car, et je ne le cache pas, j’écris pour toucher et provoquer des réflexions. 


Propos recueillis par Jinane Milelli. 


Roula Azar Douglas est auteure, journaliste, enseignante universitaire, conférencière. Elle écrit pour provoquer des réflexions, pour contribuer à l’évolution des mentalités, pour une société plus juste, plus humaine, plus égalitaire. Engagée pour l’égalité des genres, elle prépare actuellement une thèse de doctorat en sciences humaines. Le jour où le soleil ne s’est pas levé est son second roman.

Mes réponses aux questions d'Emmanuel Khoury de L'Orient-Le Jour à l'occasion du lancement de mon roman Le jour où le soleil ne s'est pas levé

« La réalité est faite de nuances... »

D’où vous vient le besoin de plonger dans des sujets qui dérangent ? De mon sentiment d’appartenance et de responsabilité envers la société et de mon incapacité à accepter le regard binaire que portent certains sur le monde. Les gens, très souvent, pensent par opposition. C’est tout noir ou tout blanc pour eux. Or la réalité est faite de nuances. C’est particulièrement vrai pour l’euthanasie, l’avortement, tous les sujets qui touchent l’être humain. 
Quel rapport entretenez-vous avec le silence ?   Le silence est multiple. Il peut être langage, écoute, communion. Il peut être aussi synonyme d’indifférence, d’absence, de repli sur soi. Le silence imposé est une forme de violence, qui sans coups, peut faire très mal. Par contre, c’est dans le silence que je m’entends le plus.
Quel est cet espoir que vous cherchez à montrer ?   L’espoir que d’une manière ou d’une autre, après une perte importante, pourvu qu’il le veuille, l’être humain retrouvera des raisons de sourire. Je suis persuadée qu’il y a toujours un nouveau printemps pour celui qui veut bien entendre le chant des oiseaux.
Comment trouvez-vous la force de sourire face à l’adversité ? Je plonge dans l’action. Je bouge, je me débats et je me bats. Cela génère de l’énergie pour mieux lutter et me protège de la noyade.
Comment est perçue dans le Moyen-Orient une femme comme vous qui traite de questions de droits des femmes… ?   Le Moyen-Orient est multiple. Pour certains, elle est perçue comme une actrice du changement, pour d’autres, comme une menace pour l’ordre social.
Quelle est votre vision de l’avenir concernant la liberté d’expression des femmes dans cette région du monde ?   Aujourd’hui, de plus en plus de femmes et d’hommes sont inquiétés pour leurs idées et opinions. La liberté d’expression recule de façon inquiétante. L’avenir paraît sombre en ce qui concerne la liberté d’opinion, et malheureusement cela est vrai partout dans le monde.

L'article d'Emmanuel Khoury publié dans L'Orient-Le Jour du samedi 10 novembre 2018 sur mon nouveau roman Le jour où le soleil ne s'est pas levé

Roula Azar Douglas n’a pas peur des sujets difficiles

Roula Azar Douglas

Roula Azar Douglas n’a pas peur des sujets difficiles. Infatigable, cette intellectuelle libanaise, fervente militante des droits des femmes, œuvre sur plusieurs fronts : elle est professeure à l’Université libanaise et à l’Université Saint‑Joseph, membre du groupe consultatif de la société civile auprès d’ONU‑femmes pour les États arabes et journaliste à L’Orient‑Le Jour où elle est responsable de rédaction de la page L’Orient des Campus. En plus de ces multiples activités (elle prépare actuellement une thèse de doctorat en sciences humaines), elle a trouvé le temps d’écrire Le jour où le soleil ne s’est pas levé, un court roman de 131 pages qui ne devrait laisser aucun lecteur indifférent. Le livre démarre in media res dans la salle d’audience de la Cour supérieure du tribunal de Montréal. Le ton est donné dès les premiers mots : nous parlerons de la mort. La mort dans ce qu’elle peut avoir de plus tragique, dans toute sa gratuité, dans toute sa complexité. Noura Khoury et son mari Danny Denunzio vivent une vie à la fois tumultueuse et paisible au Canada. Un amour parfait unit cette jeune artiste peintre prometteuse, à la fois pleine de vie et mystérieuse, à Danny, journaliste de guerre salué pour ses reportages. Mais le destin, un jour de janvier de l’an 2009, vient bouleverser l’existence du couple. Sans jamais s’éloigner des questions épineuses et délicates qu’elle cherche à exposer à son lecteur, Roula Azar Douglas compose sur fond de prosopopée un roman polémique qui donne matière à réflexion et à discussion. L’omniprésence du thème de la mort, l’évocation ponctuelle de Dieu, la fonction des rêves ou encore la question du contrôle de l’homme sur sa destinée soulèvent en contrepoids celui de l’existence et de ses conditions, comme le fait dire à un de ses personnages Roula Douglas : « C’est la mort qui donne à la vie toute sa densité… parler de la mort, c’est parler de la vie. » Sorte de roman philosophique, ou fiction enracinée dans l’implacable réalité du pire, Le jour où le soleil ne s’est pas levé est aussi l’occasion pour Roula Azar Douglas d’explorer différents techniques et procédés narratifs, alternant entre prose romanesque, entretien journalistique et même poésie versifiée. Cette langue, qui évolue au fur et à mesure du livre, ne doit jamais s’élever vers une quelconque recherche poétique, et restera toujours sobre et claire, directe et parlant à tous. Avec un objectif assumé : toucher le lecteur, le bousculer, le déranger pour l’emmener sur un terrain sensible et susciter en lui une prise de conscience à propos d’un problème sociétal actuel qui sclérose les opinions publiques. Rendez‑vous le 11 novembre pour la signature du livre, qui sera précédée à 17h30 par une discussion sur le thème Mourir dans la dignité, réflexions sur la fin de vie, organisée à la salle 1 Antoine Sfeir. La table ronde sera animée par Roula Azar Douglas elle‑même. Elle réunira Leila Saadé, présidente de l’École doctorale de droit du Moyen‑Orient, fondatrice et directrice pendant 15 ans de la filière francophone de droit de l’Université libanaise, Thalia Arawi, directrice fondatrice du programme Sélim Hoss en bioéthique et professionnalisme de l’Université américaine de Beyrouth, et Rana Yamout, médecin anesthésiste spécialiste du traitement de la douleur et des soins palliatifs, cofondatrice de l’unité des soins palliatifs à l’Hôtel‑Dieu de France.

Au Liban, le familialisme politique et la marginalisation des femmes

La structure politique libanaise donne naissance à des éléments toxiques qui entravent la participation politique des femmes et empêchent l'État de devenir une véritable démocratie.

« La cause profonde de la sous-représention des femmes en politique au Liban est enracinée dans le familialisme qui sévit dans les partis politiques dominants. » C'est l'une des conclusions d'un intéressant mémoire réalisé par une jeune étudiante palestinienne, Hind Sharif, au Centre interuniversitaire européen pour les droits de l'homme, à Venise en Italie, et qui lui a valu la meilleure note de sa promotion et les félicitations de ses professeurs. Menée dans le cadre d'un master en démocratie et droits de l'homme dans la région MENA dont un semestre a été effectué à l'Université Saint-Joseph à Beyrouth, cette recherche a également montré que le système libanais du partage du pouvoir perpétue les clivages entre les différentes communautés confessionnelles et renforce l'hégémonie des leaders.


« Alors que le familialisme politique est considéré être à l'origine de la discrimination contre les femmes en politique, ce système est renforcé et soutenu par le système électoral en vigueur (ancienne loi) et la formule sectaire de partage du pouvoir. Cet arrangement a ancré les polarisations entre les communautés confessionnelles et a permis aux familles puissantes de maintenir leurs positions héréditaires et leur statu quo, régénérant ainsi un système politique dominé par les hommes et par les clans », explique la jeune chercheuse de 23 ans originaire de Ramallah. Hind, qui effectue actuellement un stage au Parlement européen à Bruxelles au sein de l'Unité d'action pour les droits de l'homme de la Direction générale des politiques externes de l'Union, poursuit : « La structure politique libanaise donne naissance à des éléments toxiques qui entravent la participation politique des femmes et empêchent l'État de devenir une démocratie véritable et fonctionnelle. »
Vaste recherche qualitative
« Alors que l'État libanais a réussi à donner une image libérale de son traitement des femmes, le Liban souffre d'avoir l'un des taux les plus faibles de participation politique des femmes dans la région arabe et dans le monde. Selon l'Union interparlementaire, en 2017, le Liban se classait au 185e rang sur 193 pays dans la classification mondiale de la représentation des femmes au Parlement, avec 3,1 % de femmes au Parlement. C'est plus ou moins le même taux de participation que des pays réputés pour être considérablement plus conservateurs que le Liban, tels que la République islamique d'Iran (3,1 %) ou le Bahreïn (2,7 %) », souligne Hind Sharif.
Intriguée par le décalage entre « la présence et la réussite des femmes libanaises dans les milieux éducatif, social et économique » et « leur très faible participation en politique », la jeune chercheuse mène une vaste étude qualitative sur la participation politique des femmes au Liban et les causes de leur presque absence du pouvoir. Elle interroge des experts, rencontre des candidates aux élections municipales et parlementaires, prend part à un groupe de discussion et effectue une large recherche documentaire. « Les plus grandes difficultés que j'ai rencontrées dans le cadre de ma recherche étaient les contraintes de temps et le manque de contacts. J'ai cependant pu les surmonter grâce à l'aide généreuse de diverses organisations, activistes, collègues, universitaires et étudiants qui ont vraiment rendu cette recherche possible », confie Hind qui tient à remercier tout particulièrement sa directrice de mémoire, la professeure Fadia Kiwan, « dont l'expertise, le soutien et les idées ont contribué à la richesse de cette recherche ».
Reconnaître les lacunes Le familialisme politique au Liban aurait un lourd impact non seulement sur la participation politique des femmes mais également sur la carrière politique des hommes qui viennent de l'extérieur du cercle proche des leaders. « Les aspirants politiques au Liban, qu'ils soient hommes ou femmes qui ne font pas partie des familles au pouvoir ou de leurs réseaux proches trouvent qu'ils ne peuvent pas accéder à des postes élevés au sein des partis politiques, même s'ils ont acquis les compétences nécessaires ».
Lorsque la plupart des recherches précédentes sur la participation politique des Libanaises mettent l'accent sur deux obstacles-clés qui entravent l'accès des femmes aux postes décisionnels : le patriarcat et le système politique sectaire, l'étude de Hind Sharif montre que le système politique sectaire et la société patriarcale au Liban ne sont pas à l'origine de la marginalisation politique des femmes, mais qu'ils la renforcent et la perpétuent. « Ce sont les structures profondes qui façonnent le système politique libanais et les caractéristiques internes des partis politiques, enracinés dans le familialisme politique et les réseaux clientélistes, qui en sont la première cause », souligne la jeune chercheuse.
Les conclusions de cette recherche pourraient servir à trouver des solutions appropriées et efficaces à la faible participation politique des femmes au Liban. « Si l'adoption d'un quota est nécessaire pour renforcer la participation politique des femmes, cette démarche doit s'accompagner d'initiatives de démocratisation visant à affaiblir les caractéristiques familiales et clientélistes actuelles qui dominent le système politique libanais », estime la jeune étudiante.
« Un nombre croissant de pays ont adopté des lois pour réglementer le fonctionnement des partis politiques. Le Liban n'a pas encore de telles lois. L'adoption de mesures pareilles affaiblirait l'autocratie au sein des partis politiques et diminuerait le leadership perpétuel des partis et le familialisme politique, ouvrant la voie à de nouveaux candidats et renforçant la démocratisation des partis », indique encore Hind Sharif. Et de conclure : « La réforme nécessite une décision politique et une volonté de reconnaître les lacunes dans le modèle démocratique du Liban et son exclusion de femmes compétentes de la politique (et d'hommes compétents qui viennent de l'extérieur des familles politiques et de leurs proches). Je crois fermement que mener des recherches dans ce domaine est une étape importante pour plaider et faire pression pour la mise en œuvre de ce changement. »

« Il ne suffit pas d’avoir un diplôme, il faut également posséder des compétences »

Construire le nouvel espace universitaire francophone comme réponse aux grands défis auxquels font face les établissements, tel est l'objectif principal de l'AUF pour les prochaines années, confie Sorin-Mihai Cîmpeanu.

En réponse aux besoins des établissements membres d'enseignement supérieur et de la recherche face aux grands défis qu'ils rencontrent et en mettant en avant la solidarité active entre ses universités partenaires, l'AUF entend construire le nouvel espace universitaire francophone (NEUF).
« Neuf, c'est également le nombre des priorités sur lesquelles repose notre nouvelle stratégie », précise Sorin-Mihai Cîmpeanu, président de l'Agence universitaire de la francophonie (AUF), de passage au Liban pour le colloque annuel de l'AUF organisé à Beyrouth les 7 et 8 novembre. Homme aux multiples casquettes, le recteur de l'Université des sciences économiques et de médecine vétérinaire de Bucarest, député au Parlement de la Roumanie et membre de la délégation du Parlement de la Roumanie à l'Assemblée parlementaire de la francophonie (APF), a défini pour « Campus » la nouvelle stratégie de l'AUF adoptée à la 17e assemblée générale de Marrakech au mois de mai dernier. « Le premier défi est celui de la qualité. La qualité de la formation, celle des étudiants, mais aussi celle des enseignants, la qualité de la recherche scientifique et celle de la gouvernance des établissements d'enseignement supérieur. »
Le deuxième volet de la nouvelle stratégie de l'AUF porte sur l'employabilité et l'insertion professionnelle des diplômés. Pour trouver des solutions concrètes aux difficultés d'intégration des diplômés sur le marché de l'emploi, l'AUF veut intensifier le dialogue entre le monde académique et les milieux économiques, mieux « adapter les formations offertes aux besoins socio-économiques » et encourager chez les étudiants l'esprit entrepreneurial. « Les entreprises apprécient de moins en moins les diplômes. Elles recherchent des habiletés. Aujourd'hui, avec la technologie, nous avons accès en un clic aux connaissances et à l'information. Il faut que les diplômés sortent des universités avec des compétences. Il ne suffit pas d'avoir des diplômes », insiste le président de l'AUF. Une constatation que cet ancien ministre de l'Éducation et de la Recherche scientifique en Roumanie avait déjà faite il y a une quinzaine d'années. Alors professeur en génie, il avait recruté ses étudiants les plus brillants pour l'entreprise multinationale qu'il dirigeait. « À mon grand étonnement, les bons résultats universitaires des diplômés que j'ai sélectionnés ne se sont pas traduits par de bonnes compétences dans le milieu du travail », confie-t-il.
« Le rôle des établissements d'enseignement supérieur comme moteur de développement local et régional est au sein de notre troisième grand défi », poursuit le président de l'AUF, qui entend renforcer la contribution des établissements membres au développement économique, social, environnemental, culturel, linguistique et interculturel. Et d'ajouter : « Les universités ont un rôle important à jouer dans la promotion de la paix et de la diversité culturelle. »

Égalité hommes/femmes
Le très dynamique président de l'AUF confie que parmi toutes les fonctions qu'il a occupées dont le poste de Premier ministre par intérim du gouvernement de la Roumanie en 2015, « être le président de l'Agence universitaire de la francophonie est le plus honorable ». « C'est également une grande responsabilité. Les objectifs sont très importants et la couverture de l'AUF est très large », souligne Sorin-Mihai Cîmpeanu.
Répondant à une question sur le rôle de l'AUF dans la promotion de l'égalité entre les hommes et les femmes auprès de ses établissements membres, le président de l'AUF est revenu sur la conférence internationale des femmes de la francophonie, organisée à Bucarest les 1 et 2 novembre par la Roumanie et l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) sous le thème « Création, innovation, entrepreneuriat, croissance et développement : les femmes s'imposent ». Et de préciser : « Un réseau de femmes francophones entrepreneuses a été mis en place au cours de cette conférence. Et je me suis vu recevoir une décoration de la part de l'ONU-section femmes pour le soutien de l'égalité hommes/femmes, et dont je suis très fier. »

Une étudiante libanaise tend la main aux sans-abri dans les rues de Campinas au Brésil

SOLIDARITÉ HUMAINE
En vingt et un jours, Nay Abi Samra, 19 ans, a réussi à toucher de nombreuses personnes parmi les plus vulnérables au Brésil. Zoom sur une expérience édifiante.


« Il s'appelait Panda. Il avait un problème avec l'alcool et vivait dans la rue. On jouait aux cartes ensemble tous les jours. On ne parlait pas la même langue et échangeait avec des signes. Le dernier jour, il est arrivé avec une petite boîte qu'il m'a offerte. Quand je l'ai ouverte, j'y ai trouvé deux cartes : la reine de cœur et un as. Il m'avait écrit un gentil petit mot sur chacune d'elles et m'avait expliqué qu'il avait choisi la reine de cœur parce que je lui avais beaucoup appris et que j'avais touché son cœur. Il y avait également une lettre dans la boîte. Il voulait que quelqu'un me la traduise. Sur la feuille de papier, il avait écrit en portugais : si un jour, plus tard dans ta vie, tu rencontres un panda, rappelle-toi qu'il y aura éternellement un panda qui pense à toi au Brésil. » C'est avec ces mots remplis de chaleur humaine que Nay Abi Samra, jeune Libanaise de 19 ans, éprise de justice et de liberté, évoque les liens qu'elle a réussi à tisser avec les marginalisés de Campinas, lors de son séjour au Brésil, l'été dernier.

Révoltée contre toutes les formes d'injustice, engagée pour la solidarité humaine, la jeune étudiante en droit à la prestigieuse université de Cambridge, en Angleterre, membre de l'ONG Children International Summer Villages (CISV) – une association internationale qui a pour objectif de sensibiliser et d'inspirer l'action pour un monde plus juste et pacifique – n'hésita pas, au mois de juillet dernier, à s'envoler pour l'Amérique du Sud et à embarquer dans le projet international « (In)visible » mené par la CISV, en partenariat avec plusieurs organisations brésiliennes, à Campinas au Brésil, à une centaine de kilomètres de São Paolo.
« Nous étions dix-neuf bénévoles en provenance du Japon, de l'Équateur, des États-Unis, de France, de Belgique, du Portugal, de Danemark, de Pologne, d'Espagne, du Royaume Uni et du Brésil. La plupart étaient des étudiantes issues de différents horizons : relations internationales, droit, médecine, sciences infirmières, éducation... Nous nous sommes réunis autour du projet "(In)visible" qui cible les sans-abri et qui vise à donner une visibilité à ces communautés qui semblent oubliées », précise-elle.

Après cinq jours d'exploration, et une meilleure connaissance des organisations partenaires, les volontaires de la CISV décident de travailler sur quatre projets principaux : la création d'un magasin de rue ; la rénovation et l'enrichissement d'une bibliothèque ; la publication d'une revue racontant les histoires de vie des gens marginalisés qu'ils rencontrent et la réalisation de films qui visent à mettre en lumière les sans-abri. Par conviction et pour une meilleure cohérence entre leur mission et leur discours, les volontaires refusent de désigner les personnes sans domicile, cibles de leurs actions, par le terme homeless (sans-abri), qui stigmatise et marginalise, lui préférant celui de benes, moins réducteur et plus positif. « Benes. Car ces personnes bénéficient des services offerts par nos organisations partenaires », précise la jeune étudiante. Et d'ajouter : « Parmi ces dernières, on retrouve la catadores cooperative responsable de 90 % du recyclage au Brésil. Les catadores vivent souvent dans des conditions assez précaires. Ils se réveillent à l'aube et arpentent les rues à la recherche de toutes sortes de produits qu'ils collectent et transportent dans leur carossa (chariot) afin de les trier et les vendre aux entreprises de recyclage. Ils contribuent à la société ; pourtant, leurs efforts demeurent invisibles pour l'ensemble de la population brésilienne. »


Droit à la dignité, valorisation et estime de soi

Pour permettre aux benes de vivre « une expérience qui ressemble à ce que vivent les clients dans les magasins réels », les volontaires décident de créer un street store et d'y jouer le rôle d'assistants de magasin qui aident et conseillent les visiteurs. « Nous croyons que personne ne devrait être privé de la liberté de choisir ce qu'il aimerait porter. Le magasin de rue offre cette opportunité aux moins fortunés qui ne peuvent pas se permettre de faire du shopping dans les vraies boutiques. Nous y avons classé plus de 3 000 pièces de vêtement collectées selon le type, la taille et l'âge », raconte Nay, les yeux brillants d'avoir pu ainsi insuffler de la chaleur humaine et un peu de plaisir aux 253 personnes qui ont fait la queue pour visiter tranquillement le magasin improvisé – six ou sept personnes à la fois –, choisir les vêtements qui leur plaisent et se les approprier gratuitement. Cette action, très réussie, des jeunes bénévoles fut couverte par la télé locale.

« Par ailleurs, nous avons confectionné et distribué, à la sortie du magasin, 250 kits d'hygiène contenant chacun un shampoing, trois savons, un conditionner, un gel pour le corps, de la crème hydratante, une petite brosse à dent et un dentifrice », poursuit la jeune volontaire qui se dit reconnaissante envers les catadores pour leur aide. « Ils nous ont prêté des structures qui ont servi à mettre en place le street store. Ils ont insisté à les transporter eux-mêmes jusqu'à la cathédrale où était installé notre magasin et sont même arrivés avant nous pour s'assurer que les locaux étaient sécurisés. »


Donner la parole aux sans-voix
« À la Casa da Cidadania (Maison de la citoyenneté), qui accueille les benes quotidiennement de 14h à 20h, se trouvait une petite bibliothèque. Elle était dans un état lamentable. Elle contenait surtout des livres universitaires. Et il n'y avait pratiquement plus d'espace pour ajouter d'autres ouvrages », se rappelle Nay. Voulant rendre cet endroit plus agréable, plus chaleureux, plus utile pour les benes, les volontaires se lancent dans des travaux de transformation des lieux. « Nous avons refait la bibliothèque de A à Z, construit de nouvelles étagères, ajouté 1 500 nouveaux livres que nous avions collectés, instauré un nouveau système de codage en couleurs, décoré les murs avec d'inspirantes citations... »

Mais l'une des expériences les « plus intenses » que les volontaires ont vécues dans le cadre de ce projet est le story book qui leur a permis de donner l'occasion aux benes de s'exprimer et de raconter leurs vécus, leurs rêves, leurs peurs et leurs espoirs. Des témoignages que les bénévoles ont fidèlement et passionnément retracés dans une revue qu'ils ont publiée. « Nous avons écrit leurs histoires en partant de leur passé. Nous avons décrit leur présent et dessiné l'avenir dont ils rêvent. Nous les avons pris en photo, réalisé des dessins et intégré les croquis qu'ils ont eux-mêmes faits, indique Nay. Grâce à ce projet qui fut très chargé émotionnellement, nous avons réussi à établir une forte relation de confiance avec les benes, ce qui a rendu les adieux par la suite déchirants. »

Une version électronique en anglais de cette revue sera accessible en ligne prochainement. « Nous avons également créé une page Facebook pour partager l'évolution de notre projet. Et nous avons l'intention de la maintenir en vie, longtemps après la fin du projet », note la jeune étudiante.

Pour leur donner de la visibilité, mais également pour les valoriser, pour briser les tabous et corriger les idées préconçues, les volontaires ont réalisé trois films autour des benes. « Le premier raconte une journée que nous avons passée à São Paulo avec l'organisation locale Pimp my coperativa – un groupe d'artistes bénévoles qui embellissent et apportent des couleurs aux lieux de travail et aux chariots des catadores. » Le deuxième film met en lumière les catadores. « Et le troisième sensibilise à l'itinérance et met l'accent sur le fait que peu importe nos différences et les situations que nous vivons, nous avons tous l'humanité en commun », poursuit avec enthousiasme Nay.


« Mes yeux sont désormais ouverts »
Nay raconte avoir été impressionnée par la chaleur des Brésiliens. « C'est le peuple le plus chaleureux que j'ai jamais rencontré. Dès qu'il y a de la musique, tout le monde se met à danser la samba, du plus pauvre au plus riche. S'il y a un truc qui les rassemble, c'est leur culture commune », estime-t-elle avant d'ajouter avec regret : « Au Liban, j'ai l'impression qu'on n'a pas une seule culture qui nous rassemble. »
La jeune étudiante confie avoir vécu l'une des expériences les plus gratifiantes de sa vie et qu'elle s'en inspirera pour créer des actions similaires ailleurs. Nay – qui travaille actuellement sur deux projets : la création d'un magasin de rue au Liban et le lancement d'une organisation estudiantine pour venir en aide aux sans-abri à Cambridge – précise : « L'approche que nous avons adoptée envers les benes nous a permis de supprimer la hiérarchie qui existe parfois dans les projets sociaux. Nous ne leur faisions pas sentir que nous sommes là dans un rapport vertical pour leur apporter une aide, mais plutôt qu'ensemble, eux et nous, nous travaillons main dans la main sur ce projet, que nous sommes tous égaux et que nous nous enrichissons mutuellement en apprenant les uns des autres. »
Et de conclure, rayonnante et reconnaissante : « Cette expérience m'a permis de réaliser que je ne voyais pas les gens qui vivaient dans la rue. Aujourd'hui, je ne peux plus les ignorer, mes yeux sont ouverts. »

Université, femmes, égalité : 2e colloque international du Resuff à Moncton

Au XXIe siècle, et malgré toutes les avancées qu'a connues le monde, l'égalité entre les femmes et les hommes est encore loin d'être acquise dans le milieu de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Les 28 et 29 septembre, le Réseau francophone des femmes responsables dans l'enseignement supérieur et la recherche (Resuff) organise, avec le soutien de l'AUF, son deuxième colloque international à l'université de Moncton (Canada) sous le thème « Université, femmes, égalité ». Un évènement d'envergure internationale très attendu par la communauté universitaire mondiale. Au programme, des conférences et des débats sur quatre thèmes principaux : formation, pour une université égalitaire ; déconstruire les stéréotypes pour une culture de l'égalité ; indicateurs, pour lutter contre les discriminations ; politiques universitaires égalitaires et bonnes pratiques.

« En ce début du XXIe siècle, alors que le monde autour de nous évolue à une vitesse vertigineuse, la question de l'égalité entre les femmes et les hommes avance à petits pas, malgré les efforts déployés par les défenseurs de cette cause », déplore Leila Saadé, présidente du Resuff, présidente de l'École doctorale de droit du Moyen-Orient et professeure à la filière francophone de droit de l'Université libanaise. Et de poursuivre : « Nous aurions pu penser que le milieu de l'enseignement supérieur et de la recherche, haut lieu académique et culturel, serait égalitaire. Or, malheureusement, les chiffres montrent clairement que, loin d'être un milieu qui prône l'égalité de genre, les universités sont, tous pays et toutes disciplines confondus, un espace de discrimination pour les femmes. »

Créé à l'initiative de l'AUF en 2015, le Resuff a pour mission de promouvoir l'accès des femmes aux postes de responsabilité au sein des institutions d'enseignement supérieur et de recherche. Il regroupe des femmes dirigeantes – présidentes, rectrices, vice-présidentes, vice-rectrices et doyennes – des institutions membres de l'AUF, issues d'Afrique subsaharienne, du Maghreb, du Moyen-Orient, d'Europe centrale et orientale, d'Europe de l'Ouest, d'Asie-Pacifique et du continent américain.





Des actions en faveur de l'égalité dans le monde académique
Parmi les actions lancées par le Resuff depuis sa création il y a deux ans figure une formation en ligne intitulée « Genre : concepts et approche » mise en place en partenariat avec l'université Rennes 2 et qui a attiré pour sa première édition plus de 80 chercheuses de par le monde. « Cette année, nous avons reçu 113 candidatures ; preuve, s'il en fallait, de la qualité de cette formation et de la pertinence des solutions qu'elle préconise pour accéder à l'égalité de genre dans nos institutions universitaires », précise Mme Saadé. La formation, qui comprend trois modules de vingt heures d'enseignement chacun, vise, à travers son premier module, à « introduire les concepts et les approches "genre", à mettre en lumière les obstacles à la progression des femmes – stéréotypes et discriminations, plafond de verre, tuyau percé, plancher collant... – et à conceptualiser les processus et les capacités personnelles de leadership ». Le deuxième module a pour objectif « d'offrir des outils adaptés à l'exercice du leadership au sein des institutions d'enseignement supérieur ». Et le troisième module « cherche à contribuer au développement institutionnel par une approche "genre" comme assurance de qualité des établissements d'enseignement supérieur ».
« Le Resuff va, aussi, avec le précieux concours de bâtisseurs de projets et d'institutions pionnières dans le domaine de l'égalité, déployer les efforts nécessaires et œuvrer pour créer, en 2018, un "Observatoire francophone du genre à l'université". Cet Observatoire aura pour objectif de permettre l'élaboration d'un état des lieux de la situation des femmes dans le milieu académique en se basant sur des indicateurs spécifiques à l'espace francophone, afin d'impulser des politiques favorisant l'égalité dans les institutions d'enseignement supérieur et de recherche et d'en mesurer l'évolution dans le temps », annonce la présidente du Resuff. Et de conclure : « En affichant clairement l'ambition féminine d'accéder au pouvoir dans tous les domaines que couvre l'université, le Réseau francophone des femmes responsables dans l'enseignement supérieur et la recherche cherche à dynamiser la société et à mettre en œuvre de grandes valeurs de la démocratie que sont le principe de l'égalité entre les femmes et les hommes et ses corollaires, celui de l'égalité des droits et des devoirs et celui de l'égalité des chances. »
 



Nancy Abi Khalil : enseigner la paix pour contribuer à la création d’un monde meilleur



« Les guerres prennent naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. » C'est avec ces mots extraits de l'acte constitutif de l'Unesco que Nancy Abi Khalil, chef du département de français à l'Université des arts, des sciences et de la technologie au Liban (AUL), a expliqué l'importance de l'enseignement de la paix aux soixante-dix-sept stagiaires inscrits au module « Enseigner la paix : des aspects linguistiques à la mise en place de projets de classe ». Cette formation, d'une durée de quinze heures étalées sur une semaine, conçue et dispensée par la jeune enseignante libanaise, début août à Nice, dans le cadre des formations offertes par les Universités du monde, a attiré un grand nombre d'enseignants de français langue étrangère en provenance des quatre coins de la planète, notamment des États-Unis, du Canada, de la Corée du Sud, du Japon, de la Roumanie, de la Tunisie, de la Jordanie...

« Lorsque le comité scientifique m'a sollicitée pour proposer une formation, je me suis demandé : Dans ce monde si agressif et violent, peut-on utiliser l'enseignement du français pour faire avancer le combat en faveur de la paix ? » se rappelle la jeune ambassadrice des Universités du monde au Liban. La réponse s'est rapidement imposée. « Peu importe la méthode d'enseignement, on peut promouvoir la culture de la paix à travers l'apprentissage de la langue française. » Nancy Abi Khalil en est convaincue. Et c'est cette conviction que la jeune formatrice libanaise veut transmettre aux autres enseignants de français partout au monde. Outre les compétences linguistiques, Nancy propose aux formateurs d'inculquer à leurs étudiants la tolérance, l'acceptation de l'autre, la solidarité. « De classe en classe, je répétais la citation de Mandela : l'éducation est l'arme la plus puissante pour changer le monde », raconte-t-elle, positive.

Pour atteindre ses objectifs, Nancy Abi Khalil soigne le fond et la forme. Elle porte des tee-shirts qui arborent des citations sur la paix : « Vous voulez la paix : créez l'amour » ; « Si vous voulez la paix, travaillez pour la justice »; « La seule façon d'apporter la paix au monde est d'apprendre soi-même à vivre en paix »... Elle confectionne des badges, crée des puzzles, organise des jeux ludiques. « J'ai essayé de motiver autant que possible les apprenants », confie-t-elle. Et elle a réussi à retenir leur attention, à éveiller leur enthousiasme, à les convaincre de la nécessité d'agir pour un monde plus humain, pour des relations interculturelles plus saines, pour un lendemain meilleur.

Par ailleurs, dans un geste symbolique mais très significatif, Nancy Abi Khalil fait circuler une pétition pour la paix dont le texte affirme : « Enseignants de paix dans le monde, nous nous engageons à cultiver les graines de paix dans le cœur et l'esprit de nos étudiants afin qu'une génération de paix et de liberté puisse germer en dépit des cruautés. » À la grande joie de la formatrice, elle récoltera les signatures de tous.

Bonjour du Liban
« Les Universités du monde proposent des formations innovantes aux enseignants de français du monde entier qui viennent passer une ou deux semaines à Nice pour se former et pour découvrir la ville », précise Nancy Abi Khalil qui, elle, a découvert cette plateforme en 2016. « J'y avais participé en tant qu'observatrice. Une magnifique expérience », confie-t-elle avant d'ajouter : « C'est lors de mon séjour à Nice que j'ai été nommée ambassadrice des Universités du monde au Liban. » Une mission que cette citoyenne du monde, passionnée par le français, prend à cœur. Parmi ses responsabilités : réunir autour de ce projet un grand nombre d'enseignants de français en provenance de toutes les universités du Liban et lancer Bonjour du Liban sur le web.

Après trois mois d'efforts, Nancy Abi Khalil réussit à former un noyau d'enseignants issus des Universités antonine, libanaise, islamique, libano-francaise, libano-americaine ainsi que de l'AUL. Le site web verra bientôt le jour. Son objectif : promouvoir le Liban à travers des exercices de français.
Pour en savoir plus sur les Universités du monde :
https ://www.universitesbonjourdumonde.com/

Le club Include de l’USJ : pour une société réellement inclusive !

Les personnes à besoins spécifiques sont des citoyens à part entière qui doivent être en mesure d'accéder à toutes les sphères de la société et d'y apporter leur contribution.

Accéder à une éducation de qualité, aux loisirs, à la culture, au sport, se déplacer librement, travailler, contribuer à la société sont des droits pour tous les citoyens, qu'ils soient en situation de handicap ou non. Mais la réalité libanaise est tout au tre malgré l'adoption d'une loi, en 2000, censée assurer les droits des personnes à besoins spécifiques.
C'est dans ce contexte que l'ONG Include, créée en 2010 par des parents et amis d'enfants à besoins spécifiques qui « croient en l'importance et la nécessité de leur inclusion dans la société en tant que droit humain », a lancé un projet visant la promotion de l'inclusion des personnes à besoins spécifiques à l'USJ.
« En septembre 2014, Include a participé à la Journée des ONG afin de recruter des jeunes pour la création d'un club étudiant qui serait encadré et soutenu par elle. L'idée a émané d'un besoin de sensibiliser la communauté universitaire à la cause du handicap et de l'inclusion. Il était évident que les jeunes à l'université seraient les meilleurs ambassadeurs de cette cause. Ils sont les adultes de demain, la société de demain, le futur du pays », lance Michèle Kosremelli Asmar, dynamique présidente de l'ONG Include et directrice de l'Institut supérieur de santé publique à l'USJ.
Aujourd'hui, le club Include rassemble 44 étudiants et étudiantes issus de différents instituts et facultés de l'USJ qui croient dur comme fer en la justesse de la cause qu'ils défendent. « Notre premier objectif est de sensibiliser les étudiants en particulier et la société en général à l'importance de l'inclusion des personnes à besoins spécifiques », explique le président du club, Salah Naous. Le futur banquier de 21 ans insiste sur l'importance « d'agir maintenant » et de « nous sentir tous concernés par cette cause ». « Le club s'appuie sur la loi 220/2000 pour expliquer les droits des personnes à besoins spécifiques. Il est important de rappeler que ces personnes ont de grandes capacités et des facultés que des individus sans handicap peuvent ne pas avoir. En changeant les mentalités et en assurant les droits de ces personnes, c'est toute la société qui sera gagnante », estime-t-il.
Maria Saky, trésorière du club, acquiesce. Revenant sur les raisons qui l'ont poussée à intégrer Include, la jeune étudiante en économie confie : « Pour moi, il est très important de défendre cette cause auprès des jeunes. Ces derniers pourront ainsi contribuer à l'avènement d'un réel changement dans la société.

Société meilleure pour tous
Parmi les multiples activités menées par le club Include figurent des séances de sensibilisation organisées sur les différents campus de l'USJ, notamment lors de la Journée internationale des personnes ayant un handicap, le 3 décembre, ou lors des Pandays qui ont eu lieu au campus des sciences médicales sur les thèmes : handball en chaise roulante et football sur béquilles.
« Je suis réellement impressionné par l'impact de nos activités sur les étudiants. Les jeux de rôle et les mises en situation ont permis aux participants d'expérimenter différentes situations de handicap telles que se déplacer sur chaise roulante ou en ayant les yeux bandés... Les étudiants ont ainsi été amenés à une prise de conscience de la réalité vécue par les personnes à besoins spécifiques », indique Raymond Asmar, 19 ans. Le jeune étudiant en première année de droit et de sciences politiques confie avoir choisi son domaine d'études car il ambitionne d'intégrer l'ONU et « de contribuer à rendre le monde meilleur ». Dénonçant « le grave problème de mentalité » qui sévit au Liban, il ajoute avec détermination : « Il faut absolument que cela change. »
« Pour qu'une société progresse, il faut qu'elle intègre et soutienne tous ses membres, notamment ceux qui ont des besoins spécifiques, que leurs déficiences soient physiques ou mentales », estime Ayman el-Kadi, 20 ans, étudiant en première année de biochimie. Intelligent et sûr de lui-même, le jeune membre du club, lui-même sur chaise roulante, insiste sur l'importance d'utiliser un vocabulaire approprié et dénué de toute connotation négative pour désigner les personnes ayant des besoins particuliers.
« Dans les universités au Liban, il faut travailler à améliorer l'accessibilité aux aires de stationnement, aux salles de classe, aux toilettes... Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer l'importance de la vie sociale et l'accès aux espaces de loisirs tels que les plages et les piscines », poursuit le jeune étudiant qui pratique régulièrement le handcycling (vélo à main) avec une équipe locale en espérant pouvoir accéder aux compétitions internationales.
Formés par Apave sur l'audit de l'accessibilité des lieux au Liban, les membres du club Include prévoient de « faire le tour de toutes les facultés afin d'évaluer leur accessibilité aux personnes à besoins spécifiques et trouver des solutions pour les rendre plus accessibles », précise encore Ayman.
« Include m'a permis de découvrir les obstacles et les défis que rencontrent les personnes à besoins spécifiques et d'apprendre comment je peux les aider et les soutenir », confie enfin Antoine el-Sett, 19 ans, vice-président du club et étudiant en première année de médecine. Et de conclure : « J'invite tout le monde à porter cette importante cause, à soutenir et à défendre les personnes à besoins spécifiques. Soyons solidaires pour une société meilleure pour tous. »

Au campus des sciences médicales de l’USJ. De gauche à droite, au premier plan : Ayman el-Kadi, le père Salim Daccache, recteur de l’USJ, qui accepté de se mettre dans les chaussures d’une personne à mobilité réduite. Debout : Salah Naous (président du club), Hani Abi Khalil, Rayan Mahfouz (ancien président du club) et Mme Michèle Kosremelli Asmar, directrice de l’institut supérieur de santé publique de l’USJ et présidente de l’ONG Include.

À 25 ans, Lama el-Homaissi est à deux doigts de réaliser son rêve le plus cher

Lorsque Lama el-Homaissi parle de son projet de carrière, le monde paraît soudain plus beau. On a l'impression d'entendre de la musique. Et une aura de lumière illumine les lieux. Passionnée par la comédie musicale, la jeune Libanaise de 25 ans, qui a à son actif un diplôme en audiovisuel de l'ALBA (2012) et une expérience professionnelle de cinq ans auprès de Sony Pictures Television Arabia et Talpa Moyen-Orient, est acceptée en Master of Fine Arts in Musical Theatre du Boston Conservatory du Berklee College of Music, l'une des plus grandes écoles de musique privées des États-Unis. « J'ai également été admise au Circle in the Square Theatre School et à la New York Film Academy. Mais Berklee est mon premier choix, d'autant que l'admission est accompagnée d'une bourse de 26 000 dollars », précise l'heureuse candidate.
Lama el-Homaissi
Une importante reconnaissance
Au cours des deux dernières années, alors qu'elle travaille au sein de l'équipe de création du télé-crochet The Voice, Lama ne rate aucune occasion de perfectionner ses compétences vocales et scéniques. Elle suit des cours de danse, participe à des ateliers et prend part à des master classes, au Liban et ailleurs. En 2016, grâce à une généreuse bourse, elle s'inscrit à la Broadway Dreams Foundation's Musical Theatre Intensive à New York où elle se forme avec les meilleurs professionnels de Broadway.
Une expérience édifiante pour l'unique participante libanaise qui fait partie des 8 % des 900 étudiants en provenance du monde entier sélectionnés pour animer le spectacle annuel de talents organisé au Lincoln Center, et qui est choisie avec 19 autres artistes pour chanter lors du Broadway Dreams Foundation Gala organisé le 21 novembre passé en hommage à l'auteure et parolière Lynn Ahrens et au compositeur Stephen Flaherty. Une reconnaissance qui confirme le talent indéniable de la jeune Libanaise qui raconte : « C'est mon oncle maternel qui a éveillé en moi l'amour de la comédie musicale. À neuf ans, il m'a fait découvrir ma première comédie musica
le qui m'a profondément émerveillée. » La voix étranglée par l'émotion, Lama poursuit : « La dernière comédie musicale que nous avons vue ensemble, c'était Cats. Mon oncle est mort une semaine plus tard. J'avais douze ans. Il en avait 42. »
Aujourd'hui, c'est un peu pour lui aussi qu'elle veut s'investir dans ce domaine. Mais pas seulement. « Je veux apprendre, acquérir de l'expérience, me perfectionner. Et revenir au pays pour contribuer au développement de ce genre de théâtre au Liban, un peu comme a fait mon père avec la pantomime dans les années 70 », espère-t-elle. Son père, l'acteur Faek el-Homaissi, est le pionnier de la pantomime au Liban et sa « plus grande inspiration ».

Une dernière difficulté
Malgré la bourse de mérite offerte par Berklee, un dernier obstacle financier sépare encore la jeune fille de son rêve. Pour assurer le financement de l'intégralité de son master, Lama lance une campagne de crowdfunding sur les réseaux sociaux. Solidaires, ses amies la soutiennent fermement dans son projet et organisent différents événements culturels pour rassembler des fonds : ateliers, concerts, soirées de contes...
« J'ai travaillé dur pour arriver là où je suis aujourd'hui, et ce serait très décevant de voir des contraintes pécuniaires se dresser entre moi et la réalisation de mon rêve », laisse échapper l'ambitieuse jeune artiste.
Pour en savoir plus sur Lama el-Homaissi ou pour la soutenir : www.getlamatoboston.com.

Christelle Kassargy, brillante boursière de la CEECDD

Christelle Kassargy, diplômée de l'USJ en gestion et management (licence) et en finance (master), a appris l'existence de la bourse offerte par la CEECDD par pur hasard. « Lorsque je suis tombée sur l'annonce de la bourse, j'avais seulement deux semaines pour monter un dossier complet et y inclure le plan de la thèse », se rappelle Christelle. Animée d'un fort sentiment citoyen et d'un dynamisme à toute épreuve, la jeune responsable financière d'une ONG à Zahlé travaille d'arrache-pied pour trouver un sujet qui « lie citoyenneté et développement durable ». Non seulement elle relève le défi, mais son projet est choisi par le jury. Intitulé « L'importance de la bonne gouvernance des municipalités sur l'écocitoyenneté et le développement durable au Liban », il comprend la conception d'un modèle de gouvernance pour la municipalité de Zahlé. « Nous allons par la suite évaluer ce modèle et le comparer à ceux des autres municipalités », précise Christelle, avant d'expliquer l'importance de sa recherche : « La municipalité est proche des citoyens. C'est la seule institution décentralisée au Liban. Si on veut le changement, il faut commencer par là. »

La jeune doctorante, qui confie aimer la musique et la danse, rêve de voir le modèle qu'elle concevra s'étendre à toutes les municipalités au Liban. Et de conclure dans un sourire déterminé : « J'ai confiance en l'avenir. Il faut que les jeunes restent au Liban. J'invite ceux qui sont partis à revenir et à faire profiter le pays de leurs acquis. »



Ingrid Chahine, la jeune fille qui brise les tabous

Avec sa chevelure écarlate, sa petite boucle au nez, ses yeux pleins de malice, Ingrid Chahine ne passe pas inaperçue. Une braise. Rouge, ardente, flamboyante. La jeune étudiante en première année de journalisme à la faculté d'information, section 2, de l'Université libanaise anime depuis quelques mois un blog judicieusement intitulé « Wicked plots » où elle donne vie à « une femme fatale, insoumise, qui sait ce qu'elle veut et qui le dit ». Sûre d'elle-même, directe et naturelle, Ingrid ne mâche pas ses mots lorsqu'elle parle de ses passions, de ce qui la motive, la révolte ou fait battre son cœur. Évoquant la naissance de son blog, elle raconte : « Depuis mon enfance, je suis une grande lectrice. Un jour, je devais avoir 13 ou 14 ans, je tombe, dans une librairie, sur un livre de la série Crossfire. Sur la couverture, l'image d'une jeune femme belle et indépendante et le court texte qui la présente me font l'effet d'un aimant. C'était le premier roman érotique que je lisais. Il était signé Sylvia Day. » Outre la plume et le style de l'auteure, la jeune étudiante confie aimer le modernisme et le réalisme de ces romances contemporaines distinguées par « l'absence de clichés sur les princes charmants omniprésents dans les histoires à l'eau de rose ».
Les conseils pressés de ses amis lui recommandant de « cacher le livre pour que la prof ne le voie pas » ne réussissent alors qu'à rendre Ingrid plus déterminée à ne pas se laisser intimider par les suggestions des normes sociales. « Pour moi, la sexualité, c'est naturel. On va tous la vivre. C'est à chacun de nous de décider quand. Et justement, ce sont les thèmes dont je voudrais parler », affirme la jeune étudiante qui se décrit comme une « femme libanaise, révolutionnaire, écrivaine, journaliste en devenir, passionnée par l'écriture, la danse et la musique ».
La jeune blogueuse de 18 ans commence alors à écrire des textes qu'elle garde précieusement, se laissant emporter par sa plume et son imagination, refusant de s'imposer des limites artificielles dictées par la société. Elle écrit abondamment. Avec bonheur. Mais sans partager. « Jusqu'au jour où je publie sur Twitter un court extrait de l'un de mes textes. L'écho positif qu'il a suscité m'a encouragée à créer ce blog », confie-t-elle.

« Les mentalités »
Sur son choix de carrière, l'étudiante scande : « Je veux devenir journaliste pour élever ma voix, pour dénoncer, pour critiquer, pour dire ce qui ne va pas. Je veux devenir journaliste pour laisser des traces, pour contribuer au changement. » Ce qu'elle voudrait changer ? « Les mentalités. Ici, nous sombrons bien loin derrière les pays occidentaux. Nous laissons le regard des autres nous définir. Nous vivons selon leurs normes. Moi, je voudrais dire les choses telles qu'elles sont », affirme cette Antigone des temps modernes.
La journaliste en devenir dénonce le peu d'opportunités que le pays offre aux jeunes, et plus particulièrement aux femmes « qui font encore face à de nombreuses discriminations ». Et de conclure sur une note indignée : « À l'extérieur, de nombreuses femmes d'origine libanaise brillent, se distinguent et accèdent à des postes haut placés. Tandis qu'ici on leur impose des limites et on leur appose des étiquettes. Les gens prétendent être ouverts. Mais la réalité est tout autre. Ici, on pointe du doigt, on juge, on condamne. Ici, on dit aux filles : attention à vos réputations ! »

Pour accéder au blog d'Ingrid :
www.wickedplots.com

Tamara Abi Khalil, la passion à fleur de peau

Elle possède le physique d'une star de cinéma et l'esprit d'une jeune chercheuse assoiffée de nouvelles connaissances. À 25 ans, Tamara Abi Khalil vient d'entamer un doctorat en psychologie de la communication à l'Université autonome de Barcelone (UAB). Son projet de thèse, pas encore officiellement défini, portera a priori sur « les effets psychologiques des séries télévisées sur les spectateurs ». Il s'intéressera plus précisément aux fictions télévisuelles qui traitent de la mode, des tueurs en série et de la drogue. L'intérêt que l'ambitieuse doctorante porte à ce sujet n'est pas nouveau. Son mémoire de master en médias et communication, défendu à l'Université Notre-Dame de Louaizé (NDU) en 2015, avait pour thème les tendances de la mode et l'influence des séries télévisées sur les jeunes téléspectateurs libanais.
Toutefois, ce qui captive Tamara Abi Khalil depuis ses tendres années, ce qui l'enthousiasme et la passionne, ce qui lui permet de poser les bonnes questions et d'y apporter des éléments de réponse, son moyen d'expression préféré, c'est l'écriture. « J'ai toujours aimé écrire et j'ai toujours écrit », confie la dynamique femme qui vient de publier dans la langue de Shakespeare un premier roman intitulé pertinemment Chasing Serendipity. Une expérience édifiante pour la jeune auteure qui avait remporté plusieurs concours de nouvelles alors qu'elle était encore écolière.

Aux antipodes des contes de fées
La jeune femme aux multiples talents – elle a à son actif douze ans de ballet classique, dont sept avec Georgette Gebara, grande figure de la danse au Liban – explique : « Chasing Serendipity raconte l'histoire de Tala, une jeune adolescente sur le chemin de l'âge adulte. Elle va traverser les expériences habituelles que connaissent les jeunes filles de son âge : rupture avec son copain, conflits avec ses copines... » S'y ajoutent, en toile de fond, les réseaux sociaux, les séries télévisées et les images déformées de la réalité qu'ils véhiculent. Un cadre ponctué par les remarques, désobligeantes et déplacées, sur son physique que lui répètent certaines personnes de son entourage. Des messages négatifs que Tala « absorbe comme une éponge » et qu'elle « finit par croire avec le temps », comme l'écrit Tamara.
Si au début de son projet d'écriture, l'idée de publier ne l'avait pas effleurée, la jeune auteure raconte s'être rapidement trouvée entraînée par sa plume. « Au fur et à mesure que l'histoire évoluait, mon ambition croissait. Je consacrais alors plus de temps à l'écriture », confie-t-elle.
Pas de prince charmant
Tamara Abi Khalil, qui est née et qui a vécu les six premières années de sa vie à Bruxelles, n'a pas voulu apposer un drapeau sur le pays de son héroïne ni dessiner ses frontières. « L'histoire de Tala est universelle. L'impact des réseaux sociaux et l'influence de l'entourage sur les jeunes est une réalité partout au monde », indique-t-elle avant d'ajouter : « Lorsque les gens répètent à une jeune fille qu'elle est trop grosse ou trop maigre, ils ne semblent pas réaliser l'effet dévastateur que leurs propos pourraient avoir sur elle. »
L'histoire, composée de bribes du propre vécu de l'auteure, de fragments de la vie de ses amis et de parcelles de son imagination, est surtout une invitation à l'émancipation et au bonheur, le vrai, celui qui prend un autre visage que celui plastifié et figé que dépeignent les médias télévisés et les réseaux sociaux. « Je n'ai pas voulu écrire une histoire d'amour à l'eau de rose. Au contraire. J'ai voulu plonger le lecteur dans la réalité pour qu'il puisse s'y reconnaître », souligne la jeune auteure. « Les fins heureuses ne sont pas toujours celles des contes de fées », fait-elle dire à l'un de ses protagonistes. Le bonheur arrive lorsque la vie cesse d'être une course effrénée pour combler des rêves artificiels et des besoins créés de toutes pièces par la société, les médias, les réseaux sociaux, l'entourage. Des alternatives existent. Et elles sont libératrices, plus réelles, plus authentiques, plus durables. Pour Tamara Abi Khalil, chacun peut créer son propre conte de fées.

Les droits des femmes vus au prisme de la science et de l’histoire

Non, la lutte pour les droits des femmes ne les présente pas comme des êtres « faibles, incapables et invalides ». Au contraire.

Droits fondamentaux, égalité des opportunités, égalité salariale, accès aux postes de gouvernance, partage des responsabilités politiques... Au Liban, en 2017, et malgré les avancées des dernières années, on est encore loin de l'égalité de genre, facteur indispensable au développement et à la croissance du pays, mais également à la paix et à la stabilité durables. Conscient du lien étroit entre la sensibilisation, l'accès aux informations et la responsabilité citoyenne, le club des Droits des femmes de l'USJ, dirigé par Hiba Kanso, jeune étudiante en droit de 22 ans, et qui rassemble des étudiantes et des étudiants en provenance de différentes facultés de l'USJ, a décidé, à l'occasion de la Journée internationale pour les droits des femmes, de se tourner vers des experts spécialistes, afin d'explorer les droits des femmes, en chiffres, à la lumière de la psychologie, en tissant un lien entre hier et aujourd'hui, et en honorant une grande figure de la lutte pour les droits des femmes, Laure Moghaizel, que le Liban et le monde arabe ont perdu en 1997.
Ainsi, le mercredi 8 mars, ce club universitaire, établi en 2013 à l'initiative d'une jeune étudiante en lettres Yara Arja, a organisé, au campus des sciences sociales de l'USJ (CSS), et en collaboration avec « La Troisième voix pour le Liban », la Bibliothèque du CSS et le Fonds Joseph et Laure Moghaizel, une journée de sensibilisation sur les droits des femmes dont le point culminant a été une table ronde sur le même thème dirigée par le professeur Rizk Zgheib, maître de conférences à la faculté de droit et de sciences politiques de l'USJ.
La rencontre a réuni Me Fadi Moghaizel, avocat au barreau de Beyrouth et associé principal du cabinet Moghaizel ; la Dr Aimée Nasser Karam, chercheuse et membre fondatrice du centre de recherches en santé mentale Idraac, présidente de l'Association libanaise de psychologie (LPA) et vice-présidente de « La Troisième voix pour le Liban » ; Nada Anid, auteure et cofondatrice de l'ONG Women in Front.
  
 
Les étudiants se disent féministes « pour lutter contre le sexisme », « pour obtenir l’égalité salariale », « car le féminisme, ce n’est pas la haine de l’homme », « pour ma sœur et ma mère », « car les droits des femmes sont les droits de l’homme »… Photo extraite de la page Facebook de la Bibliothèque du CSS légende
 




Modifier la loi et faire évoluer la société
Au cours de sa présentation, Me Moghaizel a mis en lumière d'importantes étapes du parcours de Laure Moghaizel ainsi que les principales acquisitions en faveur de l'égalité hommes/femmes. Le fils de la grande avocate et activiste qui est à l'origine de nombreuses réformes législatives en faveur des droits des femmes a également dressé une sorte de feuille de route pour le combat auquel Laure Moghaizel a consacré sa vie en le plaçant sur deux axes distincts, mais qui vont de pair : modifier les lois et faire évoluer les mentalités.
« Il est indispensable d'œuvrer en faveur d'une transformation non seulement des textes mais aussi de la société. Le changement de la société est nécessaire pour permettre de concevoir le droit différemment », a-t-il affirmé, avant d'ajouter : « L'évolution du droit doit résulter d'une évolution de la société, modification qui passe par l'abandon de certaines représentations telles que celle que la femme est uniquement une mère, une sœur, une épouse, bref un accessoire de l'homme, pour accepter la femme comme une personne à part entière, tout comme l'homme. »
La Dr Aimée Karam a, quant à elle, relevé « les spécificités mises en évidence par la psychologie et qui permettent d'identifier les obstacles qui entravent l'égalité des femmes dans le tissu social ». «
Dès les premières années scolaires, a-t-elle souligné, les petits, garçons et filles, subissent une certaine pression pour apprendre les stéréotypes liés au genre. Une situation qui ne s'améliore pas avec le temps. Puisque à l'adolescence, les filles sont valorisées pour leur apparence plutôt que pour leurs réalisations, et que l'indépendance est encouragée uniquement chez les garçons. »
Explorant le terme « féminisme », la psychologue a précisé que « la défense des droits des femmes (se fait) sur la base de l'égalité des sexes », et que dans cette optique, « les femmes et les hommes doivent avoir des droits et des opportunités égaux ».

Hiba Kanso
La participation des femmes à la politique
La cofondatrice de Women in Front, Nada Saleh Anid, qui est revenue sur la place déplorable qu'occupe le Liban dans le classement des pays selon l'inégalité entre les sexes en 2016 (135e place sur 144), a insisté sur l'importance du renforcement de la participation des femmes libanaises à la politique et l'urgence d'instaurer un quota pour femmes au niveau des sièges parlementaires et non uniquement dans les listes.
La rencontre a donné lieu à d'intéressants échanges avec le public. Les questions de l'audience ont permis d'approfondir le débat, notamment sur le quota. Mme Gina Chammas, membre du comité directeur du Likaa al-hawiya wal siyada (Cénacle de la citoyenneté et de la souveraineté) qui se présente aux prochaines législatives pour le siège des minorités à Beyrouth 3, a livré un virulent plaidoyer en faveur du quota, « cette mesure temporaire et indispensable pour remédier à une situation excessivement inégalitaire » et qui « contribuera à faire changer les mentalités ».
Une jeune étudiante a émis des doutes quant à la pertinence de la lutte pour les droits des femmes qui « montre ces dernières comme des êtres faibles, incapables et invalides ». Une image fort loin de la réalité et qui montre la nécessité d'écouter les jeunes, de leur parler et de les sensibiliser sur les différentes discriminations que continuent de vivre les femmes au Liban.
« Nous sommes convaincus que le partage et la communication entre les différentes générations ouvrent la porte à des idées innovatrices et réalisables », a conclu Hiba Kanso, en remerciant les participants, les partenaires, notamment Mme Leila Kassatly Rizk de la Bibliothèque du CSS et les intervenants « qui militent, chacun dans son domaine, pour les droits de l'homme et l'avènement d'une société plus égalitaire ».



e stand de « La Troisième voix pour le Liban » dont l’un des objectifs est la promotion de la paix et de la coexistence. Photo extraite de la page Facebook de la Bibliothèque du CSS
Au stand de l'association ABAAD qui œuvre pour l'égalité du genre

De gauche à droite : la Dr Aimée Karam, le professeur Rizk Zgheib, Mme Nada Anid, Me Fadi Moghaizel.